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Les chrétiens en Asie centrale: communautés traditionnelles et nouveaux missionnaires face aux Etats post-soviétiques – Entretien avec Sébastien Peyrouse




Sébastien Peyrouse est chercheur à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (I.F.E.A.C.) à Tachkent. Il travaille sur les rapports entre politique et religion ainsi que sur la question des minorités nationales dans l'Asie centrale contemporaine. Il vient de publier un livre très documenté sur la présence chrétienne en Asie centrale: Des chrétiens entre athéisme et islam: regards sur la question religieuse en Asie centrale soviétique et post-soviétique, Paris, Maisonneuve & Larose / IFEAC, 2003 (406 p.). Dans cet entretien, après un bref rappel historique sur la période pré-soviétique et soviétique, il nous explique comment a évolué l'approche des autorités envers les communautés religieuses au cours des dernières années et nous expose le changement de visage du christianisme en Asie centrale, avec l'arrivée de nouvelles communautés chrétiennes missionnaires et les réactions que cela entraîne dans ces pays.


Religioscope - Au début du régime soviétique, il existe en Asie centrale, d’une part une présence orthodoxe, résultant d’une immigration russe, d’autre part, un certain nombre d’autres communautés chrétiennes, communautés ethniques d’immigrants venus travailler dans ces régions. En 1917, existe-t-il des chrétiens ouzbeks, tadjiks, kirghizes, etc.?

Sébastien Peyrouse - En Asie centrale, le christianisme ne commence pas sous le régime soviétique, mais bien auparavant. Il débute avec l’orthodoxie russe, qui se développe en parallèle à la conquête du nord des steppes kazakhes à partir du XVIIIème siècle, puis dans le Turkestan tout au long du XIXème siècle, en particulier dans sa seconde moitié.

Parallèlement à l’orthodoxie, d’autres groupes chrétiens se sont installés en Asie centrale pendant la colonisation russe. Ces communautés sont originaires d’Europe mais sont toutes passées préalablement par la Russie. Nous pouvons citer les Allemands, invités par Catherine II, qui ont émigré en Asie centrale après avoir perdu leurs avantages au XVIIIéme et XIXème siècle et ont profité de la colonisation pour acquérir de nouvelles terres et surtout pratiquer leur religion, alors que cette dernière était persécutée dans le reste de l’Empire russe. Les mennonites, baptistes, adventistes du septième jour ou encore pentecôtistes, ont en effet bénéficié d’une certaine tolérance de la part du pouvoir car les steppes d’Asie centrale n’attiraient que peu de volontaires à l’immigration. Il existait donc une forme de « marché » entre le pouvoir et ces mouvements protestants.

Ces courants se sont développés dans la seconde moitié du XIXème siècle, jusqu’à la Révolution bolchevique, avec cette spécificité de demeurer nationaux : les mouvements protestants étaient essentiellement constitués d’Allemands, l’Eglise catholique de Polonais et d’Allemands. Ils se partageaient le paysage religieux centre-asiatique avec une orthodoxie constituée essentiellement de Russes et ne faisant guère de prosélytisme.

Sur ce dernier point, précisons toutefois que l’Eglise orthodoxe a essayé d’installer des missions dans les steppes kazakhes dès le XVIIIème siècle. Dès 1828, elle a demandé aux autorités tsaristes l’autorisation d’installer une mission en Asie centrale. Celle-ci a été refusée dans un premier temps par le pouvoir, qui craignait la réaction des populations musulmanes, bien que les Kazakhs aient été, à l’époque, seulement superficiellement islamisés et non exclusivement musulmans. L’Eglise renouvelait sa demande dans les années 1860 et le pouvoir tsariste, constatant l’action zélée de prosélytes tatars musulmans, estima qu’il était trop tard pour tenter de convertir le peuple kazakh.

Il faudra attendre 1881 pour que le régime autorise l’Eglise orthodoxe à ouvrir une mission dans les steppes, sans pour autant lui octroyer de soutien financier. Seuls un ou deux missionnaires furent donc envoyés, afin de remplir des objectifs immenses visant à convertir l’ensemble de la population kazakhe. Le nombre de conversions demeura dérisoire et souvent instrumental : les quelques Kazakhs convertis voyaient en leur geste une forme de promotion sociale, espéraient ainsi pouvoir se rapprocher de la population russe, voire obtenir des terres. La situation ne s’est pas améliorée au début du XXème siècle: avec la loi de tolérance religieuse promulguée en 1905, de nombreux musulmans convertis au christianisme orthodoxe ont apostasié pour retourner vers l’islam.

Une mission a également été envoyée dans le sud du Turkestan en 1913. Cet envoi tardif s’explique par le fait que le pouvoir tsariste demeurait méfiant quant aux chances d’influencer une région plus profondément islamisée. L’Eglise russe, malgré une réticence au prosélytisme, a donc tout de même tenté sa chance dans la région.

Religioscope - Au moment de l’arrivée du pouvoir soviétique, constate-t-on une différence dans le traitement des communautés musulmanes et des communautés chrétiennes? La politique antireligieuse est-elle appliquée uniformément?

Sébastien Peyrouse - Le traitement des diverses communautés religieuses n’est pas identique. La différence ne se fait pas entre islam et christianisme, mais davantage entre les confessions. La première cible du pouvoir communiste en Asie centrale a bien évidemment été l’Eglise orthodoxe, qui incarnait le pouvoir tsariste. Les autres mouvements chrétiens et l’islam ont été considérés sur un même registre mais n’ont pas été attaqués immédiatement par les Bolcheviks. Dans un premier temps, l’islam n’a eu à subir qu’une répression moindre, car le nouveau pouvoir craignait la réaction des populations musulmanes. De même, une certaine tolérance a été manifestée vis-à-vis des protestants, qui symbolisaient moins le tsarisme, ont parfois eu une approche plus positive des événements révolutionnaires et qui garantissaient une présence européenne importante dans la zone.

Religioscope - Quelles ont été les politiques de fermeture d’églises en Asie centrale?

Sébastien Peyrouse - Cette politique s’est appliquée pratiquement de la même manière que dans le reste de l’Union soviétique, à cette différence qu’elle a été retardée de quelques années en Asie centrale jusqu’ à ce que les Bolcheviks prennent pleinement contrôle de la région. La politique de fermeture des églises a concerné dans un premier temps l’Eglise orthodoxe et les catholiques, dès 1921, puis s’est élargie aux églises protestantes à partir de 1923-1924.

Religioscope - Quelles étaient, avant la perestroïka, les relations des différentes communautés chrétiennes d’Asie centrale avec les communautés du reste de l’Union soviétique?

Sébastien Peyrouse - Il existe différents cas de figure. Un certain nombre de confessions ont réussi à maintenir des relations avec leurs coreligionnaires soviétiques, par exemple les baptistes ou les adventistes du septième jour qui, après les persécutions des années 1920-1930, ont réussi à se faire plus ou moins reconnaître par le pouvoir. Les baptistes disposaient ainsi d’un journal censé être distribué dans l ’ensemble de l’U.R.S.S., des conférences étaient organisées, les pasteurs baptistes ou adventistes pouvaient parfois se rendre à Moscou ou à Leningrad pour rencontrer la hiérarchie de leur propre église.

En revanche, pour des mouvements comme les pentecôtistes, les liens demeuraient plus distendus, à la fois par la multitude des tendances au sein de leur propre mouvement et parce qu’ils étaient beaucoup moins reconnus sous le régime soviétique. Parallèlement à ces mouvements baptistes, adventistes ou même catholiques reconnus, il existait de nombreux groupes dissidents qui refusaient catégoriquement les réformes et manipulations imposées par le régime soviétique et sont donc restés dans la clandestinité et l’isolement.

Religioscope - La perestroïka fut un tournant majeur pour l’ensemble de l’Union soviétique, mais à quel degré cela a-t-il influencé l’Asie centrale?

Sébastien Peyrouse - Comme pour le reste de l’ex-U.R.S.S., la perestroïka a été fondamentale pour l’Asie centrale d’un point de vue non seulement politique mais aussi religieux, à cette différence près que l’on observe l’arrivée des réformes dans la région avec un certain retard. Gorbatchev se méfiait beaucoup de l’Asie centrale et a refusé dans un premier temps de libéraliser la législation concernant l’islam. Les musulmans ont pu toutefois ouvrir un certain nombre de mosquées à partir de 1989, alors que les églises orthodoxes ont largement été réouvertes à partir de 1988.

Religioscope - Surviennent à ce moment les indépendances – qui prennent les pays d’Asie centrale par surprise. Voit-on, dans les législations qui sont adoptées, des réglementations en matière de religion qui (au moins en théorie) ouvrent le paysage religieux ou ces réglementations représentent-elles simplement une poursuite des conditions créées lors de la perestroïka?

Sébastien Peyrouse - On observe deux étapes en ce qui concerne l’adoption des législations religieuses en Asie centrale. Les premières, à partir de 1992, perpétuent la libération religieuse initiée pendant la perestroïka et favorisent l’ouverture d’un « marché du religieux », attirant de nombreux mouvements missionnaires.

La venue de mouvements religieux étrangers a très rapidement suscité des réactions parmi la population musulmane, les Eglises dites traditionnelles (orthodoxe, catholique et protestantes) et également parmi les différents gouvernements d’Asie centrale, qui s’inquiètent de voir des musulmans ou des orthodoxes se convertir au protestantisme, dans une moindre mesure au catholicisme.

A partir de 1993-1994, certains Etats d’Asie centrale ont commencé à s’interroger sur les bienfaits de ces mouvements missionnaires, et les premières réformes ont commencé dès 1995, avec à leur tête le Turkménistan. Ce dernier a radicalement changé sa législation: jusque là, tout mouvement religieux désirant exercer ses activités paroissiales devait réunir dix personnes et se faire enregistrer auprès de l’administration compétente. A partir de 1995, outre l’interdiction stricte de tout prosélytisme, 500 signatures sont exigées pour qu’un groupe religieux puisse se faire enregistrer. Cette nouvelle législation a entraîné l’extinction de la plupart des communautés chrétiennes du Turkménistan, où les populations d’origine européenne étaient particulièrement faibles et leur émigration importante depuis la chute de l’URSS. Tous les mouvements protestants ont du fermer leurs portes et même l’Eglise orthodoxe aurait en principe été contrainte de faire de même, car, à l’exception d’Achkhabad, celle-ci était incapable de réunir 500 croyants dans chacune de ses paroisses. Le pouvoir, pour s’efforcer de préserver une image de tolérance religieuse, accorda un certain nombre de dérogations, essentiellement à l’Eglise orthodoxe. Il dut reconnaître un certain temps quelques mouvements protestants qui étaient parvenus, contrairement aux orthodoxes, à réunir à Achkhabad les 500 signatures nécessaires, puis finit par fermer tous les lieux de culte protestants, parfois manu militari. Ainsi, l’église adventiste d’Achkhabad a été rasée en novembre 1999 sur ordre gouvernemental.

L’Ouzbékistan est le second pays de la région qui a revu sa législation dans une même optique mais d’une manière moins sévère. La loi de 1996 interdit le prosélytisme et exige d’atteindre les cent signatures pour qu’un mouvement puisse se faire enregistrer. L’Ouzbékistan a lui aussi connu une importante émigration de ses populations européennes, ce qui fait qu’aujourd’hui les Russes ne sont présents qu’à Tachkent et dans quelques grandes villes du pays, entraînant ainsi la fermeture des églises dans les villes de petite et moyenne importance.

La diversité religieuse du pays demeure toutefois plus grande qu’au Turkménistan: les églises protestantes ou catholiques n’ont pas été rasées, les confessions d’obédience protestante maintiennent une certaine action prosélyte, non seulement parmi les Russes mais également chez les Ouzbeks. Les autorités ouzbèkes ont même été obligées, ces dernières années, de freiner leur répression religieuse et sont conscientes que certains cultes protestants sont célébrés en ouzbek et que les rangs de leurs maisons de prières sont occupés par des Ouzbeks.

Malgré les durcissements législatifs de ces dernières années communs à presque toutes les républiques post-soviétiques, il faut différencier par exemple un Turkménistan qui a exclu toute diversité religieuse, et un Ouzbékistan où vivent un certain nombre de confessions diverses, chrétiennes ou non chrétiennes, puisque même une communauté Hare Krishna est enregistrée à Tachkent.

Ajoutons qu’au Kirghizstan et au Kazakhstan, malgré la pression commune des institutions musulmane et orthodoxe et plusieurs projets de loi restrictifs, aucune révision législative en matière religieuse n’a été acceptée par le pouvoir. Le prosélytisme y est reconnu, même si à l’échelle locale, l’administration parvient à faire pression sur certains mouvements, principalement protestants, qui sont considérés comme trop virulents.

Religioscope - Nous observons deux grandes modifications du paysage chrétien dans la période post-soviétique: l’arrivée de nouvelles communautés chrétiennes qui n’appartenaient pas au paysage religieux traditionnel et une déperdition numérique des communautés chrétiennes plus anciennement implantées par suite d’une émigration. Peut-on chiffrer ou évaluer pour l’Asie centrale cette déperdition de population?

Sébastien Peyrouse - Il est très difficile de chiffrer cette déperdition, dans la mesure où nous ne possédons aucune statistique du nombre de croyants, sous le régime soviétique comme aujourd’hui. On peut l'évaluer par rapport aux chiffres généraux de l’émigration, en estimant par exemple qu’un certain pourcentage de Russes entretient un lien plus ou moins direct avec l’Eglise orthodoxe, qu’une partie des Allemands ou des Polonais conserve un lien avec l’Eglise catholique ou différents cultes protestants. L’émigration n’est pas le seul motif d’inquiétude des hiérarchies chrétiennes dans la région: leur sentiment de déperdition est aggravé par la conversion de membres d’Eglises dites "traditionnelles" aux nouveaux mouvements religieux.

Il faut souligner que les missions récemment installées en Asie centrale appartiennent majoritairement à des confessions qui étaient déjà présentes à l’époque soviétique, à cette différence près qu’aujourd’hui il s’agit de missionnaires souvent formés en Occident, habitués à faire du prosélytisme avec des moyens financiers et matériels plus conséquents que ceux dont les mouvements protestants disposaient jusque là.

Religioscope - Dans le monde du pentecôtisme et du baptisme, il existe différentes dénominations qui représentent diverses tendances théologiques. Qui sont ces nouveaux acteurs du protestantisme, de courants de type évangéliques, que l’on voit apparaître en Asie centrale ces dernières années?

Sébastien Peyrouse - En l’état actuel des choses et déjà sous le régime soviétique, l’Eglise baptiste demeure de très loin la plus représentée après l’orthodoxie. Cette situation a largement facilité le travail des missionnaires baptistes occidentaux, puisque – compte tenu des structures déjà existantes – ils ont pu s’implanter en venant se greffer aux structures en place et les développer. Nous observons la même situation pour les adventistes du septième jour qui étaient toutefois moins nombreux.

Parallèlement à ces deux Eglises, il existe de nombreux mouvements pentecôtistes, sans liens véritables entre eux. Nous pouvons rencontrer quatre ou cinq communautés pentecôtistes dans une même ville, par exemple à Almaty, qui n’entretiennent aucune relation entre elles. On y dénombre également quelques églises méthodistes, presbytériennes et charismatiques.

Une des croissances les plus apparentes en Asie centrale, surtout au Kazakhstan et au Kirghizstan, est le fait des Témoins de Jéhovah. Ces derniers ne sont pas arrivés avec la perestroïka. Il existait déjà un certain nombre de communautés sous le régime soviétique, particulièrement persécutées parce que, contrairement aux baptistes, adventistes du septième jour ou aux catholiques, les Témoins de Jéhovah ne furent jamais reconnus par les Bolcheviks. Etonnamment, ils ont toutefois réussi à se maintenir et même à recevoir par différentes voies quelques exemplaires du magazine La Tour de Garde  depuis Brooklyn!

Evidemment, la perestroïka fut une aubaine pour cette communauté au prosélytisme très dynamique. Entre 1989 et 1999, leur nombre a été décuplé au Kazakhstan, passant d’une seule communauté à Almaty à 55 ou 60 communautés au moins aujourd’hui. Chaque ville du pays dispose d’au moins une communauté qui, contrairement aux orthodoxes, ne compte pas dix ou vingt fidèles, mais parfois une centaine ou plus.

Dans une moindre mesure, le Kirghizstan connaît une évolution similaire. En revanche, le développement des Témoins de Jéhovah est bien plus modéré dans les autres républiques, ils sont pratiquement absents du Turkménistan et possèdent une communauté reconnue mais avec des droits très limités en Ouzbékistan. Au Tadjikistan, compte tenu de la guerre civile, le prosélytisme chrétien a été plus limité, même si les nouveaux mouvements connaissent un certain regain avec la fin de la guerre en 1997.

Religioscope - L’apparition de missionnaires non originaires de ces régions, venus en particulier de l’Amérique du Nord ou de la Corée du Sud, est également un phénomène nouveau. Que peut-on dire de ces missionnaires étrangers qui se sont installés en Asie centrale?

Sébastien Peyrouse - Effectivement, des missionnaires d’Amérique du Nord, de Corée du Sud et d’Europe occidentale (Allemagne) sont venus en Asie centrale à partir de la perestroïka.

Dans un premier temps, ils furent très bien accueillis par des mouvements protestants qui n’avaient entretenu, en raison de leur isolement, presque aucun lien avec leurs homologues européens. Ces missionnaires ne parlaient pas forcément russe et apportaient dans leurs bagages une stratégie de prosélytisme à laquelle, y compris au sein des mouvements protestants, la population locale n’était pas habituée. Cette situation a rapidement suscité des réactions négatives, non seulement parmi les croyants mais aussi chez pasteurs protestants locaux qui ne comprenaient pas les moyens dits modernes (électroniques, médiatiques, etc.) utilisés par ces missionnaires et leur politique bien plus offensive.

Les missions protestantes étrangères ont finalement décidé de changer de tactique et se sont décidées à former des pasteurs et prosélytes locaux. Cette stratégie s’est déroulée en deux étapes: ces nouveaux courants ont tout d’ abord envoyé en Asie centrale des anciens citoyens soviétiques, allemands ou polonais, qui avaient émigré en Occident mais connaissaient bien la région et ses traditions. Ceux-ci commencent aujourd’hui à former des clercs locaux, Ouzbeks, Kazakhs, Kirghizes, afin de faire disparaître le caractère "européen" du christianisme et d’effacer le clivage qui pourrait exister entre celui-ci et les cultures centre-asiatiques.

Religioscope - Cela a donc conduit à la création de nouvelles communautés indépendantes. Il existe aujourd’hui par exemple des communautés d'origine sud-coréenne. Ce que vous décrivez concerne avant tout un certain nombre de mouvements plus importants et "établis", qui ont pu tirer des leçons de leur expérience. Mais il existe aussi toute une série de mouvements qui continuent à agir de façon indépendante et à organiser leurs propres églises.

Sébastien Peyrouse – Tous les mouvements missionnaires n’ont pas été forcément acceptés par les églises locales, même appartenant à la même confession. Cette situation a parfois engendré des scissions au sein d’une même église. Pour illustrer ce phénomène, je citerai le cas de l’église luthérienne de Pavlodar, au Kazakhstan, qui avait traversé tout le régime soviétique dans la clandestinité et qui était constituée essentiellement d’Allemands. Après l’indépendance, un missionnaire ouest-allemand a été envoyé afin d’insuffler un nouvel élan à cette église, sur le déclin en raison de la forte émigration des Allemands du pays (plus de 900.000 en 1989 pour 353.000 seulement en 1999). Les tentatives du pasteur luthérien pour relancer cette communauté n’ont pas été acceptées par les croyants, qui ont découvert un culte auquel ils n’étaient pas habitués. Cela a provoqué à une scission dans la communauté, qui s’est scindée en un groupe constitué par la communauté allemande d’origine et un autre réservé aux nouveaux convertis, majoritairement russophones.

Tous les missionnaires venus d’Occident ou de Corée du Sud en Asie centrale n’ont pas nécessairement cherché à se greffer sur une structure préexistante. Certains d’entre eux ont estimé que, face au "vide religieux" de cette région, leur place était légitime et ne nécessitait nullement l’approbation des groupes qui leur étaient proches confessionnellement.

Religioscope - Pour des groupes qui se livrent à une action missionnaire, la principale population que l’on trouve en Asie centrale est culturellement d’origine musulmane. Nous savons que les missions chrétiennes ont la réputation d’avoir peu de succès parmi les musulmans. Or, apparemment, des Ouzbeks, des Tadjiks ou des Kazakhs se convertissent, même s ’il est vrai qu’ils sont préalablement passés par des années de régime communiste. A-t-on une idée de l’écho réel de cette activité missionnaire parmi les populations d’origine musulmane et existe-t-il certains régions où cet écho est significatif numériquement?

Sébastien Peyrouse - En schématisant, on peut diviser l’ Asie centrale en deux espaces, le Turkestan au Sud, islamisé dès le VIIIème siècle, et le Kazakhstan, au Nord, passé à l’islam seulement vers le XVIIIème siècle et où l’islamisation est restée superficielle. Dans l’ancien Turkestan, l’implantation pluriséculaire de l’islam et les législations restrictives n’ont pas empêché un certain nombre de conversions, même si leur nombre reste bien moindre qu’au Kirghizstan et au Kazakhstan. Ce sont surtout dans ces deux dernières républiques que l’on rencontre de nombreux groupes protestants, plus rarement catholiques, exclusivement composés de populations autochtones et où le culte est célébré dans la langue locale.

Il faut cependant évaluer ces conversions avec nuance, car on ne peut pas parler d’une éelle explosion numérique. Malgré ce phénomène dénoncé par les religions "traditionnelles", les protestants restent très largement minoritaires, et les croyants orthodoxes sont bien plus nombreux que l’ensemble des protestants, aussi bien ceux "de tradition"et ceux convertis récemment.

Religioscope - Dans cette situation, l’Eglise orthodoxe commence-t-elle à se livrer à une mission parmi les populations musulmanes ou existe-t-il un gentlemen's agreement dans le cadre duquel les religions traditionnelles ne se font pas concurrence?

Sébastien Peyrouse - Il existe effectivement un accord entre les religions dites traditionnelles, puisque les musulmans n’ont pas apprécié que des protestants convertissent leurs fidèles au christianisme et les orthodoxes n’ ont pas accepté de voir un certain nombre de leurs croyants partir vers les Eglises protestantes. Si les autorités politiques n’étaient pas très regardantes après l’indépendance sur ce prosélytisme, la pression conjuguée des Directions spirituelles des musulmans et de l’institution orthodoxe a largement contribué à la rédaction de projets de lois restrictifs, même s’ils n’ont pas été nécessairement adoptés, comme au Kazakhstan. Ces deux religions ont demandé le ré-enregistrement de toutes les communautés religieuses pour les contrôler, l’interdiction du prosélytisme dans son ensemble, la limitation, voire l’exclusion des mouvements protestants considérés comme non traditionnels. Ils ont même exercé des pressions sur l’Eglise catholique, dynamique au Kazakhstan mais peu dans les autres républiques et dont le prosélytisme reste très modéré.

L’un des traits les plus intéressants de l’Asie centrale post-soviétique est cette alliance entre orthodoxes et musulmans afin de faire pression sur les pouvoirs politiques de manière à empêcher les missions et le développements de mouvements qu’ils considèrent comme non traditionnels. Officiellement donc, un orthodoxe n’ira pas convertir un musulman et réciproquement.

Religioscope - Nous pouvons donc dire que nous nous trouvons aujourd’hui dans un contexte "religions traditionnelles versus communautés nouvelles" plus que d'une opposition "islam versus christianisme". Cette situation s’applique largement à toute l’aire post-soviétique.

Sébastien Peyrouse - Absolument. Au lendemain de l’indépendance, un certain nombre de chrétiens se sont inquiétés de ce que pouvait devenir le christianisme face à des pouvoirs considérés comme musulmans. Or, dans aucune république d’Asie centrale, l’islam n’est proclamé religion officielle, dans aucune Constitution ou texte législatif fondateur le mot "islam" ou "Coran" n’est mentionné. Dans toutes les Constitutions des nouvelles républiques, il est inscrit que toute les religions et tous les pratiquants ont des droits égaux. La séparation ne se fait donc pas entre un christianisme minoritaire et un islam majoritaire, mais entre le christianisme orthodoxe et d’autres mouvements chrétiens, ainsi qu’entre l’islam officiel et l’islam officieux. Le pouvoir politique reconnaît même les mouvements protestants considérés comme "traditionnels" et cultive une image officielle de tolérance religieuse: le paradoxe est alors que certains baptistes ou adventistes déjà présents sous le régime soviétique sont reconnus, tandis que de nouvelles communauté de même confession mais venues d’Occident et constituées de nouveaux convertis subissent de très fortes pressions.


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Des chrétiens entre athéisme et islam: regards sur la question religieuse en Asie centrale soviétique et post-soviétique


L'entretien avec Sébastien Peyrouse s'est déroulé à Anchorage le 9 novembre 2003. Les questions de Religioscope ont été posées par Jean-François Mayer. La transcription de l'entretien a été assurée par Olivier Moos.






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