Entretiens > Français > Archives, janvier 2003 - mars 2004 Dans cet entretien riche en
observations et réflexions, Olivier Roy évoque la genèse et l'évolution de sa
recherche et de ses analyses sur les recompositions de l'islam contemporain. Et
l'auteur de L'Islam mondialisé nous explique pourquoi, bien plus qu'une
confrontation Islam-Occident, c'est une crise de la culture au sein du monde
musulman qui se trouve au coeur des problèmes et débats
actuels.
Les
islamistes sont apparus en Afghanistan dans les années 1960-1970, mais leur
discours n’arrivait pas à prendre sur la société afghane et restait limité aux
campus universitaires. Et puis, avec l’invasion soviétique, les islamistes ont
trouvé un public, une base sociale, qu’ils n’avaient pas avant, parce que leur
discours permettait la mobilisation politique, l’organisation militaire, et
surtout de traduire le combat des Afghans dans des problématiques idéologiques
modernes - la question de l’Etat: la construction de l’Etat islamique; la
question idéologique: la lutte entre le communisme et l’Occident, le
tiers-mondisme. Le discours islamiste permettait d’articuler la situation de la
société afghane sur les grands enjeux internationaux. La
société a ensuite été profondément modifiée par la guerre: soit par rapport à
une crise des générations, car ce sont des jeunes cadres qui ont le pouvoir de
la résistance, car ils ont une meilleure maîtrise de la technique, de l’appareil
militaire, du lien avec les étrangers, du politique, etc. La guerre a été un
facteur de modernisation sociale très fort. Mais en même temps, ces jeunes
idéologues qui sont retournés dans leurs villages d’origine pour mener la
guérilla contre les Soviétiques ont été aussi rattrapés par des logiques
traditionnelles: logiques identitaires locales, tribales, ethniques, qu’ils ont
utilisées tout en les transformant. On voyait que c’est un processus
global. On ne
pouvait plus raisonner en termes de tradition contre modernité. On avait une
société faite de recompositions, où il y avait toujours une grammaire de la
relation traditionnelle, des groupes de solidarité, qui s’exprimait à travers un
nouveau langage, les partis politiques par exemple. Mais aussi où les acteurs
étaient aussi parfaitement conscients des enjeux globaux de leur combat. Ce
n’était pas l’histoire de libérer leur vallée de la présence soviétique. Pour
que le combat réussisse, il fallait s’inscrire dans une géostratégie mondiale.
Par exemple, en jouant le jeu «on est du côté de l’Occident contre les
communistes», donc en demandant l’aide des Américain, soit en jouant le jeu
d’une troisième voie, c'est-à-dire en cherchant du soutien chez les grands
frères arabes du Moyen Orient, chez les Saoudiens. Et bien la complexité de ce
jeu-là, Américains et Saoudiens ont joué ensemble la nébuleuse islamique
radicale, parce qu’ils la sentaient plus anticommuniste qu’anti-occidentale, et
également anti-iranienne, et ils considéraient que c’était une bonne manière de
se débarrasser des radicaux sunnites arabes en les envoyant au jihâd
contre les soviétiques en Afghanistan. Donc,
toutes ces logiques se composaient ensemble, et c’est cela qui m’a fait
comprendre que les catégories classiques «sociétés traditionnelles», «sociétés
modernes» ne fonctionnent pas, ne fonctionnent pas comme telles. Nous nous
trouvons dans un ensemble de relations beaucoup plus dialectiques, beaucoup plus
complexes, dans un système d’interactions et d’interdépendances, où le local ne
se comprend que par rapport au global. Que l’on songe à l’impact de la BBC sur
les campagnes afghanes, où les gens écoutaient et comprenaient très bien que
leur lutte n’avait de sens que si elle s’intégrait dans des ensembles plus
grands. Patrick
Haenni - Vous dites donc que la modernité du combat des mudjahideen est
d’avoir su penser le concept d’Etat et de l’autre côté d’inscrire leur lutte
dans des enjeux internationaux. N’est-ce pas paradoxal que cela se fonde sur une
rhétorique qui précisément tend à ignorer l’Etat au nom de l’exclusivité de la
référence à la umma Islamiyya qui transcende
l’Etat? Olivier
Roy - Les principaux mouvements islamiques, le Jamiyyat
e-Islami et le Hizb e-Islami se situaient dans une mouvance
intellectuelle Frères musulmans. J’ai ramassé leurs écrits, les manuels des
différents partis, leurs statuts, etc. L’essentiel de la littérature des
islamistes afghans était tout simplement traduit des Frères musulmans égyptiens.
Parfois de Maudoudi, mais plus des Frères musulmans égyptiens. Ils avaient
emprunté une matrice intellectuelle qui est née dans un espace différent,
l’Egypte, créée dans un but de conquête du pouvoir d’Etat et de gestion du
pouvoir. Ils étaient dans une logique islamiste de type Frères musulmans,
c’est-à-dire la conquête du pouvoir. Mais très vite, ils se sont inscrits dans
d’autres logiques: claniques, ethniques, etc. tout en modifiant la société
traditionnelle. Ce qui
est intéressant, c’est que les volontaires arabes qui venaient en Afghanistan
dans les années 1980 sous l’égide d’Abdullah Azzam venaient, eux, dans une
logique qui n’était pas du tout Frères musulmans, la conquête d’un Etat nation,
mais fondée sur la référence exclusive à la umma. Le cas typique est
celui d’Abdullah Azzam. Il était un Frère musulman d’origine palestinienne,
citoyen jordanien, mais qui à la fin des années 1970 rompit avec l’OLP en
disant: «si lutter pour la libération de la Palestine veut dire mettre en place
un Etat palestinien qui ressemblerai à l’Etat égyptien, irakien ou syrien, et ou
Arafat serait le nouveau zaeem, cela ne m’intéresse pas d’avoir un
nouveau Saddam, ou nouveau Boumediene ou un nouveau Sadate». Son combat était un
combat pour la umma, pas pour la constitution d’un Etat Islamique. Donc
pour lui, la faiblesse de l’ancrage étatique dans la société afghane, malgré les
islamistes, pour lui c’était plutôt porteur: il a vu que les volontaires arabes
n’étaient pas dans la logique de construction d’un Etat, mais beaucoup plus
sensibles à la dimension de la umma. Azzam a milité très tôt, dès 1979,
pour organiser des réseaux de volontaires moyen-orientaux vers l’Afghanistan
dans cette idée très précise de créer une sorte de légion islamiste
internationale qui serait dévouée à l’umma et non pas aux logiques
patriotiques, aux logiques nationales ou étatiques. Ce
mouvement a donné plus tard al-Qaeda, car dans les années 1980, cela n’a
rien à voir. Abdullah Azzam n’a jamais été un terroriste, jamais. C’était un
théoricien du jihâd. Il est un peu le formateur de cette mouvance
jihâdiste et centrée sur la référence à la umma, ce qui va de paire: le
jihâd c’est pour défendre la umma, et comme la umma n’a pas
de frontières, le jihâd est un devoir pour tout le monde et pas pour un
groupe particulier. Mais en même temps, il n’a jamais, jamais, souhaité le
terrorisme, à aucun moment. Patrick
Haenni - On arrive à une réflexion sur les rapports complexes entre deux
niveaux d’identité, d’appartenance et de mobilisation: la umma d’un côté, le
niveau de l’Etat de l’autre. Olivier
Roy - Et il y a un troisième niveau: la revanche de la société.
Sur les bases des statistiques des membres des différents partis de
moudjahideen en Afghanistan, je me suis aperçu que le Jamiyyat
e-Islami est essentiellement persanophone, que le Hizb e-Islami
d’Hekmatyar est essentiellement pachtoune recrutant plutôt en zones non
tribales, que le Harakat al-Inqilab al-Islami est un parti pachtoune
recrutant plutôt en zones tribales, etc. À un moment donné, on s’est aperçu que
la sociologie cela existe toujours… même chez les idéologues. On a beau se dire
qu’on est musulman, qu’on se bat pour la umma, etc., les gens
appartiennent à des réseaux, font des choix politiques qui ne sont pas des choix
idéologiques ou religieux. Ils viennent d’ailleurs, ils viennent des logiques
des groupes de solidarité, les açabiyyât, lesquels nourrissent logiques
ethniques et tribales. C’est
cette logique qui a dominé en Afghanistan, à la fois contre la logique étatique,
mais aussi contre la dimension de la umma. Il y a eut très vite une
confrontation entre la vision ummiste des volontaires arabes et les réalités de
la société afghane. Et la confrontation était très violente, très forte. Pour
les Arabes, la tribu ne fait pas sens, alors que les réalités tribales sont
extrêmement importantes pour les Afghans. Et cette vision ummiste va de paire
avec une vision salafiste de l’Islam, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’Islam
afghan, ou indonésien, et que les Islams locaux sont des déviations culturelles
qu’il faut ignorer ou combattre. Au nom de ce salafisme-là, les volontaires
arabes se sont attaqués aux formes traditionnelles de piété afghane. Par exemple
les tombes des aaints, mais aussi les tombes de simples martyr où on trouvait
des drapeaux, des photos, et il demandaient la destruction de ces tombes, ce qui
s’est soldé par des heurts, parfois sanglants, entre volontaires arabes et
populations locales. Nous
voyons bien comment ce discours de la umma s’articule sur une
déculturation. Seulement, quand on dit déculturation, on dit rejet des cultures
traditionnelles, mais dans le même temps, ces cultures traditionnelles sont en
crise aussi: par la guerre, par l’immigration, les changements de génération,
l’arrivée au pouvoir de jeunes commandants, la crise des ulémas remplacés par
des jeunes mollahs ayant des connaissances beaucoup plus superficielles, la
crise des confréries soufies traditionnelles, la disparition des pir-s,
des shaykhs. C’était très frappant dans les années 1980, on ne trouvait
plus de shaykhs. Quand on demandait à des soufis où étaient leurs
shaykhs, ils répondaient que soit ils étaient morts, soit ils étaient
partis. Mais les solidarités de type soufi existaient
toujours. Cette
complexité m’intéressait. Il n’y avait aucun niveau définitif d’explication, et
il fallait tenir ensemble ces différents niveaux, cette complexité. La
modernisation est le jeu entre ces différents niveaux. La modernisation, ce
n’est pas un facteur intrusif venant de l’étranger qui d’un seul coup bouleverse
la société traditionnelle, la modernisation est une évolution également interne,
faite par les acteurs locaux. Patrick
Haenni - Donc à partir de cette réflexion sur la modernisation et la
retraditionnalisation, vous passez ensuite à votre deuxième grand livre,
L’échec de l’Islam politique, publié en 1992. Comment vos thèses se
sont-elles développées pour arriver à une telle
conclusion? Olivier
Roy - C’est le résultat de l’observation et de l’Afghanistan et de
l’Iran. J’ai vu, en Afghanistan, comment les grands chefs de guerre comme
Massoud se déterminaient sur des logiques qui n’avaient plus rien d’idéologique,
qui n’avaient plus rien à voir avec la construction d’un Etat islamique. Donc,
ou bien ce sont des mauvais musulmans qui abandonnent les idéaux, ou bien cette
matrice idéologique ne fonctionne pas. J’allais souvent en Iran à ce moment-là,
et on voyait bien comment, en Iran aussi, cette matrice idéologique ne
fonctionnait plus. On avait donc deux exemples, l’un dans le monde sunnite,
l’autre dans le monde shiite, et je me suis intéressé aux raisons profondes.
Cette idée de théocratie moderne, étatique, le concept d’Etat islamique est
marqué par une contradiction profonde liée à l’idéal de vertu: l’idée que l’émir
doit être un des plus vertueux, des plus musulmans. Cette idée que la capacité
de l’homme politique est liée à sa conviction religieuse et à sa moralité gomme
complètement les logiques proprement politiques. Or ce sont les logiques
politiques qui font les leaders. Ce n’est pas parce qu’un homme est saint qu’il
a le pouvoir. Patrick
Haenni - Qu’entendez-vous par logiques strictement
politiques? Olivier
Roy - Des logiques strictes de pouvoir et des logiques
institutionnelles. Prenons un exemple, Khomeiny a interdit le pèlerinage à La
Mecque en 1987, il a suspendu un des piliers de l’Islam, sur la base de
l’argument: le but est de sauver l’Etat islamique d’Iran – or comme les
Saoudiens ont réprimé les manifestants iraniens lors du dernier
pèlerinage, il est hors de question d’aller en Arabie saoudite. Donc, au nom de
la défense de l’Etat islamique, je suspends une obligation islamique; la logique
politique l’emporte sur la logique religieuse. Et Khomeiny a toujours été très
clair là-dessus: qui doit être le guide de la révolution? Est-ce que cela doit
être le plus grand ayatollah? La réponse a tout de suite été non, ce doit être
l’ayatollah le plus politique. Et la Constitution dit explicitement qu'il n'est
pas nécessaire d'être une «source d'imitation» (marja') pour être le
Guide de la révolution, qu’il faut être un leader politique avant
tout. Donc,
en Iran, l’avantage est que le primat de la politique est dans la Constitution.
En Afghanistan, il est dans la pratique des gens. On voit très bien que les
rivalités non rien à voir avec qui est le meilleur musulman. Elle est liée des
jeux de pouvoir complexes très souvent articulés sur des logiques de
segmentation sociale: ethnies, clans, etc. La dimension strictement religieuse
habille une logique profondément politique: comment prendre et gérer le pouvoir.
Donc qui est centrée sur l’Etat. D’où ma conclusion: un, il n’y a pas d’Etat
islamique et deux, c’est l’Etat qui gagne. Les islamistes se font
progressivement étatiser. Ils finissent à obéir à des logiques strictement
étatiques, donc à des logiques nationales, donc à des logiques nationalistes.
J’ai ensuite montré comment, dans le Moyen-Orient, la plupart des mouvements
islamistes sont devenus des partis islamo-nationalistes ou des partis de
gouvernement. Soit dans des formes de coalition, soit parce qu’ils ont eut
l’occasion à un moment donné de gérer le pouvoir. En Iran, mais aussi en Turquie
ou au Soudan avec Tourabi. Patrick
Haenni - Ils sont islamo-nationalistes dans le sens qu’ils limitent leurs
actions, leurs objectifs dans le cadre de l’Etat nation où ils évoluent, c’est
bien cela? Olivier
Roy - À partir du moment où ces mouvements islamistes
reconnaissent la prévalence de la logique d’Etat, de la logique nationale, ils
ne sont plus islamistes. Ils deviennent des partis de type démocrate-chrétien ou
tout ce qu’on veut. Bien évidemment, ils militent pour des valeurs: la moralité,
la femme, la famille, la place de la sharia etc. Ils ont un agenda, ils
ne sont pas des partis tout à fait comme les autres. Cet agenda a certes des
conséquences sociales importantes, mais il ne remet pas en cause la
géostratégie: il ne remet pas en cause l’Etat nation, la structure de l’Etat, sa
prévalence, les rapports de force, les intérêts nationaux. Ils ne sont plus
révolutionnaires, ils sont normalisés, banalisés. C’est cela, ma conclusion
générale sur les mouvements islamistes. Patrick
Haenni - Nous les voyons donc aux prises avec l’Etat nation, concept
occidental, à travers des structures politiques tels que les partis, eux aussi
d’émanation occidentale. Est-ce que l’échec de l’Islam politique est lié à une
forme – peut-être paradoxale – d’occidentalisation de la revendication
islamique? Olivier
Roy - C’est lié au non-dépassement de l’Etat nation. À la
prévalence du modèle étatique. Tous les Etats post-coloniaux ont pris racine.
Ils ne sont plus importés, contrairement à la thèse de Bertrand Badie, très
souvent en retrouvant une filiation avec les Etats antérieurs qui étaient
purement musulmans: l’Etat ottoman, égyptien, iranien, la monarchie marocaine,
etc. Cela a une conséquence: dans une logique étatique qui s’impose aux acteurs,
les islamistes n’ont plus le monopole de la vérité et à ce moment-là, ils
peuvent chercher des alliances, ce qui est nouveau. C’est comme un parti
idéologique, révolutionnaire qui prétend qui a le modèle pour créer une société
nouvelle. Dans ce cas, on peut prendre des compagnons de route, mais on ne fait
pas d’alliance structurelle on ne fait pas d’alliance de gouvernement, par
définition. Quand on pense que le cadre de l’Etat nation est pour le moment
incontournable, qu’on a une politique concrète sur le voile, sur la
sharia, etc., mais qu’on ne peut pas la mettre en œuvre, on fait des
alliances. On apprend à écrire des programmes, à faire des coalitions de
gouvernement, et donc on est dans une logique étatique et nationale. On n’est
plus dans une logique d’hégémonisme idéologique. Et tous les partis islamiques
sont entrés dans cette logique-là. Mais
cela laisse ouverte une autre question: que se passe-t-il quand on n’a pas
d’Etat, quand on ne veut absolument pas d’Etat, quand on maintient un agenda
ummiste et quand on dit que l’Etat, l’Etat nation, est un piège? C’est le
discours d’un Ben Laden, mais c’est aussi le discours que tiennent les gens du
Tabligh qui disent que la politisation est une illusion est un échec.
D’où l’apparition de ce que j’appelle les néo-fondamentalistes, qui ont pour
principale caractéristique de se désintéresser de l’Etat. Pour eux, l’Etat n’est
pas un objectif. Pour eux, l’objectif c’est le retour à l’Islam des individus,
d’où leur insistance sur le local: faire en sorte que les communautés locales,
les clans, les familles, les quartiers et faire en sorte qu’ils créent, sur leur
espace propre, infra étatique, une société idéale où on se comporte avant tout
en bon musulman. Et leur deuxième dimension c’est l’umma: cette micro
société idéale annonce ce que serait l’umma de tous les musulmans revenus
à la pratique mais une umma qui ne s’inscrit plus ni sur un Etat, ni sur
un territoire. Ce sont les deux caractéristiques de ces groupes
néo-fondamentalistes: l’indifférence à l’Etat et l’oscillation constante entre
le sous-groupe local et une umma universaliste et imaginaire.
Patrick
Haenni - Ce qui explique le succès de ces mouvements en Europe parce que la
question de la prise de l’Etat ne peut pas être posée, vu le rapport de
force? Olivier
Roy - Exactement. Ces mouvements-là permettent de se vivre
concrètement en minorité et idéalement dans une communauté universelle, mais
celle-ci n’est inscrite nulle part. Elle n’est pas territorialisée. Le
néo-fondamentalisme, c’est vraiment la déterritorialisation de l’Islam. Elle
correspond à une évolution sociologique évidente: le fait que l’Islam est passé
à l’Ouest. On a, pour la première fois dans l’histoire musulmane, des
populations musulmanes qui se sont déplacées volontairement pour tenter de vivre
mieux dans des pays non-musulmans. Les minorités musulmanes existent depuis le
début. Ce n’est pas la question, ces gens-là ne se sont pas déplacés. Or
maintenant, on dit que 30% des musulmans vivent en situation de minorité. Le Dar
al-Islam n’est plus un territoire qu’on défend aux frontières, tout simplement
parce qu’on est largement au-delà des frontières. Le
deuxième point important pour la diffusion du néo-fondamentalisme, du salafisme,
c’est que le salafisme a un rapport à la culture qui convient tout à fait aux
jeunes déculturés. Car le salafisme, c’est l’apologie de la déculturation. Le
salafiste, c’est celui qui dit à un jeune: «Ton grand-père n’a pas su te
communiquer l’Islam et bien pour toi c’est une bonne chose car l’Islam de ton
grand-père n’est pas le vrai Islam. Ton grand-père, c’est un Islam maraboutique
algérien mêlé de shirk et de choses comme cela. Heureusement il n’a pas
pu te le transmettre et maintenant tu as la possibilité d’avoir accès au vrai
Islam qui est l’Islam salafiste.» Il
faut voir que les salafistes, avant de lutter contre l’Occident, luttent contre
les Islams locaux, indigènes. Les Talibans, quand ils ont pris le pouvoir en
1996, n’ont pas mené la guerre contre l’Occident, mais contre la culture
afghane. Il ne faut jamais oublier que les relations entre les Américains et les
Talibans de 1994 à 1997 étaient bonnes. Leur conflit ne portait pas sur la
conception de l’Islam par les Talibans. Pendant ce temps-là, les Talibans
faisaient la guerre à la culture afghane: la musique, les cerfs-volants, les
paris, les jeux, les chants, c’est contre cela qu’ils ont mené la
guerre. Le
salafisme est donc une entreprise de déculturation qui justement permet la
globalisation. Le salafisme c’est donner un discours positif de la déculturation
et d’Islamiser la globalisation, d’Islamiser cette crise de la référence
culturelle. Les salafistes ne cherchent pas des restaurants de couscous marocain
ou de cuisine ottomane, non, ils veulent des fast-food halal. C’est cela
l’idéal culinaire d’un néo-fondamentaliste: ce qui compte, c’est la norme, mais
le contenu culturel est sans intérêt. Par contre, la norme est importante. On
est passé de la culture au code. Et ce passage de la culture comme contenu à un
code comme simple marqueur de comportements humains est, pour moi, ce qui fait
que le néo-fondamentaliste est parfaitement adapté à la globalisation. Il
fournit aux jeunes déculturés, un code, un kit portable qui fonctionne quel que
soit le contexte culturel. On peut se comporter de la même manière dans une
université américaine du Middle West ou chez les Talibans en Afghanistan. C’est
cela la grande force du néo-fondamentaliste: il offre une manière de penser et
de vivre la globalisation. Patrick
Haenni - On a quand même un paradoxe: pourquoi alors, si ce discours se
nourrit de l’acculturation, bien réelle dans les sociétés occidentales, a-t-il
aussi autant de succès dans les sociétés musulmanes où la culture existe, où la
déculturation n’a pas la même ampleur et où le contenu culturel devrait
permettre aux jeunes de se passer du code, du kit
salafi? Olivier
Roy - Parce qu’on a aussi une crise de la culture et de l’évidence
religieuse dans les sociétés musulmanes réelles. Et on voit très bien comment
dans les sociétés musulmanes traditionnelles, la recomposition du religieux se
fait de la même manière. C’est un phénomène complexe: il y a la crise des
autorités religieuses traditionnelles, les ulémas, il y a la sécularisation de
fait du politique partout, même dans les Etats dits islamiques, il y a le
développement de modèles consuméristes universels: les fast food, les
hôtels cinq étoiles, on se marie à New York et à Amman de la même manière, en
louant des salles dans les grands hôtels. Il y a une universalisation des modes
de consommation et des comportements sociaux. Cela ne veut pas dire qu’il y a
uniformisation de la culture, bien entendu, mais il y a crise de la référence
culturelle que l’on repère dans ce décalage entre ces modes de consommation et
la culture, les cultures. Où est
la culture, qu’est-ce que c’est que la culture? Dans quoi est-elle: la musique?
Oui d’accord, il y a des musiques orientales, mais on voit aussi comment ces
musiques sont des recompositions et comment les musiques dites américaines
s’imposent et comment on va vers les syncrétismes. Dans la cuisine, là aussi,
d’accord dans les petits restaurants du Caire il y a une cuisine égyptienne et
il existe une cuisine libanaise. Mais dans les hôtels cinq étoiles, et on trouve
des restaurants libanais, italiens, un restaurant de sushis et c’est pareil au
Caire, à Amman et à Tokyo. L’uniformisation des programmes de télévision. Mais
on a aussi une uniformisation sociologique: on va vers la famille restreinte, la
famille étendue joue moins de rôle. Alors comment cela est-il repensé
culturellement? Il y a
une crise de la culture au sens classique du terme. Qu’est-ce qu’on enseigne
comme culture arabe dans les lycées du Moyen-Orient? Qu'est-ce que la culture
arabe, qu’est-ce que l’on enseigne comme romanciers arabes? Ces pays sont en
crise par rapport à leur propre culture moderne. On le voit bien avec les
romanciers égyptiens auxquels les néo-fondamentalistes s’attaquent. On a bien ce
même décalage entre la norme religieuse et la norme culturelle. Et il apparaît
très bien dans le cas de la censure: les productions des auteurs locaux,
indigènes, en terme de culture, sont très souvent condamnés, par les
fondamentalistes, certains ulémas. Qu’est-ce qu’un théâtre islamique? Certains
donnent des réponses, mais est-ce que ces réponses trouvent un enracinement
populaire? C’est tout le problème de la consommation de la culture qui se pose
en France depuis les années 1960.
Les problèmes que je pose ne sont pas propres au monde musulman, mais
bien le problème de la référence culturelle en général et ce que je vois
aujourd’hui, partout, dans le monde entier, c’est une croissante dichotomie
entre la norme religieuse et le contenu culturel où les religions se vivent,
même dans les pays où elles sont sociologiquement majoritaires, comme des
minorités. On le
voit très nettement en France et aux Etats-Unis. En France, l’Eglise catholique
se défend de plus en plus comme si elle était une minorité dans un monde
essentiellement laïc, matérialiste voire pornographique. Aux Etats-Unis, plus de
80% des Américains disent être pratiquants et aller au moins une fois par
semaine à une cérémonie religieuse - eh bien, tous les prêcheurs américains
n’arrêtent pas de dénoncer la domination de la pornographie et du matérialisme!
Et on retrouve le même phénomène dans les sociétés musulmanes où les prêcheurs
disent «le monde musulman est minoritaire, il n’arrive pas à vivre sa foi. Le
bon musulman est constamment agressé, par la télévision, par les comportements
vestimentaires des autres, par la publicité, par les
journaux.» Pour
moi, ce qui est propre à la globalisation, c’est la crise de la culture et c’est
le découplage entre les normes religieuses et les contenus culturels. Et on voit
la religion se reconstruire en dehors de la culture: cela est nouveau. On a
toujours eu en Occident des mouvements iconoclastes, des mouvements religieux
qui s’attaquaient à la culture religieuse, qui détruisaient statues et icônes.
Dans l’Islam aussi on a toujours eu des mouvements puritains, qui s’attaquent
aux syncrétismes, à l'affadissement du message religieux. Le problème est que
cette dichotomie entre normes religieuses et contenus culturels ne se fait pas
sous le regard des néo-fondamentalistes, ce ne sont pas que eux qui disent
«notre culture n’est pas assez religieuse», elle est bien vécue par les gens
comme une dichotomie. Donc la norme va se reconstituer autour de l’individu, par
l’action individuelle, mais on n’est pas dans une production culturelle.
Qu’est-ce que c’est que l’art islamique? On occulte cela par des clichés. On dit
il n’y a pas d’art islamique car l’Islam est contre la représentation. Mais
c’est complètement faux. On sait très bien qu’il y a des arts musulmans très
riches de représentation. On n’imagine pas un fondamentaliste américain écrire
un roman ou être sculpteur. Il y a rupture entre religion et
culture. Patrick
Haenni - Il y a pourtant tout un mouvement de recréation d’un art
islamique, surtout dans la musique avec des groupes de pop islamique, mais aussi
éventuellement, de manière plus marginale, dans le théâtre, conçu comme moyen
d’éducation… Olivier
Roy - C’est comme quand on voulait créer un art socialiste. C’est
quand on veut créer un art que cela ne marche pas. L’art, il est là ou pas. J’ai
connu à Istanbul un metteur en scène islamiste, un ancien communiste. Alors il
jouait Brecht devant un public de syndicalistes. Maintenant il se cherche un
répertoire qui joue devant les adhérents d’associations islamistes. Son
répertoire, c’est douze pièces, et il a une pièce d’un écrivain iranien,
Makhmalbaf. Mais il y a des contraintes, notamment dans la mise en scène des
femmes, et puis c’est un art didactique, un art de propagande. Il y a
un problème profond dans la relation à l’art. Dans le judaisme, c'est pareil, il
n’y a pas d’art loubavitch. On est maintenant dans des formes de religiosité où
la forme a remplacé le contenu. Mais également où il y a une quête de
spiritualité au niveau de l’individu. Je ne dis pas qu’on a un système de code
au sens où ce serait artificiel et hypocrite, non. Il y a une quête de
spiritualité et c’est peut-être à partir de cette quête de spiritualité qu’on
verra se reconstituer des formes d’art. Mais il n’y a pas de romancier
islamiste, à ma connaissance. Patrick
Haenni - Il y a donc ce paradoxe que ce sont les mouvements qui insistent
le plus sur l’identité, la spécificité, l’authenticité, et qui ont le plus
tendance à se penser dans une grammaire de clash des civilisation, on
voit que ce sont eux qui participent à leur manière à la globalisation des
sociétés qu’ils entendent précisément sauver de la globalisation.
Olivier
Roy - Mais bien entendu. Les mouvements néo-fondamentalistes
aujourd’hui ne sont pas représentatifs de cultures moyen-orientales, ils sont au
contraire représentatifs d’une religiosité déterritorialisée, dés-historicisée
et définie en termes de codes. Or ces codes-là, dans le fond, ne sont pas des
codes communicables. Ces codes, il y a deux manières de les voir: soit c’est
sous forme «fais – ne fais pas», halal, casher, etc., soit c’est
sous forme de valeurs. On a
bien aujourd’hui un débat sur des valeurs, mais ces valeurs ne sont pas
orientales ou occidentales. Prenons l’affaire de Hollande. Lorsque Pim Fortuyn a
décidé d’entrer dans l’arène politique pour s’opposer à l’immigration et à
l’islam en Hollande, ce monsieur ne représentait pas du tout la civilisation
chrétienne classique, européenne. Au contraire, il est intervenu sur
l’homosexualité. Il est homo et est intervenu, a-t-il dit, quand il a entendu un
mollah sur une radio hollandaise qualifier les homosexuels de «malades». À ce
moment-là, il s’est dit qu’il fallait qu’il intervienne pour défendre toutes les
valeurs de la libération sexuelle qui s’est faite en Europe durant les années
1960. Alors, c’est bien un débat sur les valeurs, mais c’est des valeurs par
rapport à une rupture en Europe. Alors que l’imam marocain qui disait que les
homosexuels sont des malades était parfaitement en ligne avec une tradition de
catholiques et de protestants conservateurs qui disent que l’homosexualité n’est
pas une valeur occidentale L’homosexualité n’est pas une valeur, mais une
déviation. Donc le débat sur le bien et le mal n’est pas du tout un débat de
civilisation, c’est un débat de valeurs où on trouve tous les religieux dans le
même camp. Patrick
Haenni - Ces camps font également naître un débat sur des valeurs qui est
bien européen et qui pousse les porte-parole des musulmans à investir des
questions éthiques qui n’ont pas cours dans le monde musulman, par exemple la
question de l’avortement. Olivier
Roy - Justement, c’est très intéressant, on voit de plus en plus
de musulmans conservateurs s’opposer à l’avortement, alors que l’avortement n’a
jamais été un thème de débat dans le monde musulman. Même si la plupart des
ulémas disent que l’avortement n’est pas bien, cela n’a jamais été une question
centrale, et à ma connaissance, la majorité des ulémas a toujours dit que
l’avortement pouvait se justifier dans un certain nombre de cas. Ils n’ont
jamais eut la vision dogmatique que l’Eglise catholique avait adoptée par
rapport à l’avortement. Or on voit, maintenant des conservateurs musulmans
rejoindre l’Eglise catholique sur l’avortement. Sur
l’homosexualité c’est la même chose. L’homosexualité n’a jamais été un objet de
débat dans les pays musulmans, les actes contre-nature peut-être, mais pas le
concept moderne d’homosexuel, c’est-à-dire de quelqu’un aillant une orientation
sexuelle particulière. On est jugé sur l’acte, mais l’homosexualité n’a jamais
été érigée en essence de l’individu dans la tradition musulmane. Or en Occident,
avec la médicalisation de l’homosexualité au cours du début du XIXe siècle,
l’homosexualité devint considérée comme une caractéristique de la personne: on
est homosexuel, on ne commet pas des actes répréhensibles. Or on voit
maintenant, avec les procès du Caire, le débat autour du PACS en France, on voit
les conservateurs musulmans s’aligner sur une vision catholique de
l’homosexualité. Sur la question de mariage des homosexuels, il y a des
convergences. Sur la
question du blasphème aussi: quand les musulmans de Bradford ont brûlé le livre
de Salman Rushdie, ce n’était pas en opposition aux valeurs occidentales.
Qu’est-ce qu’ils voulaient? Ils voulaient que le livre bénéficie de la loi sur
le blasphème britannique, qui condamne le blasphème touchant le christianisme et
en particulier l’Eglise anglicane. Donc, paradoxalement, quand ils brûlé les
Versets sataniques, ce n’était pas pour s’opposer à l’Occident, mais
c’était s’appuyer sur une tradition cléricale occidentale contre ce qui était
considéré comme un acte blasphémateur. Et on a beaucoup de cas comme cela, où on
retrouve des convergences entre catholiques et musulmans conservateurs: le voile
ne fait pas sauter au plafond un évêque français, mais un responsable du Parti
socialiste français. Patrick
Haenni - À vous entendre, il ne convient pas de situer les mouvements
islamiques dans une confrontation Islam-Occident, mais au sein de conflits où
ils peuvent se trouver en phase avec d’autres tendances occidentales,
religieuses et conservatrices. Ce serait en quelque sorte la dimension
religieuse de la globalisation. Or vous dites par ailleurs que les mouvements
islamiques peuvent participer à la sécularisation.
Olivier
Roy - Oui, mais de différentes manières. Les mouvements islamistes
au sens strict, c’est parce qu’ils reconnaissent le primat du politique. Or,
accepter le primat du politique, c’est accepter indirectement la sécularisation.
Les mouvements néo-fondamentalistes, chrétiens ou musulmans, participent à la
sécularisation en définissant de façon restrictive la communauté des croyants,
c’est-à-dire en limitant le qualificatif de croyant à ceux qui croient
explicitement, c’est-à-dire en dégageant religion et culture. Le fait qu’on se
perçoive comme minoritaire, c’est justement qu’on reconnaît la sécularisation de
la société. Alors on la condamne, on la déplore, mais on se vit comme dans une
société sécularisée. Donc
leur problématisation du religieux revient à constater que la société est
séculière. Par exemple en disant qu’il ne peut y avoir de religion qu’explicite.
On le voit par exemple avec les conversions de convenance qui, il y a trente ou
quarante ans, ne posaient aucun problème. Il suffisait de réciter la
shahada et c’était fait. L’Eglise, on pouvait ne jamais mettre les pieds
par l’Eglise et s’y marier si on a un certificat de baptême. Et si on n’en a
pas, on se fait baptiser et on va à l’Eglise. Aujourd’hui, c’est fini. Aussi
bien si l’on veut se marier à l’Eglise catholique ou épouser une musulmane, il
faut passer par toute une série d’épreuves pour prouver qu’on est un véritable
converti, sans parler des Juifs. Les communautés religieuses maintenant se
vivent comme minoritaires avec une obsession de leurs frontières, avec l’idée
qu’on est in ou out, donc il y a un dehors. Ces communautés se
perçoivent comme communauté, et non plus comme pervasives, plus comme exprimant
la quintessence de la société. Dans les années 1950, les catholiques étaient
persuadés d’exprimer la société française, il y avait une tolérance par rapport
à l’incroyant. Et maintenant, la moindre tolérance par rapport à l’incroyant
vient du fait qu’on vit en minorité et qu’on doit se définir comme un groupe
fermé. D’où les dérives sectaires fréquentes. Les néo-fondamentalistes sont donc
des agents de sécularisation en ce sens qu’ils objectivent la religion, où ils
font de la religion un ensemble de normes, un corpus, séparé de la
culture. Et donc, ils sont dans une structure de séparation du religieux des
autres domaines que ce soit le politique, le social ou le
culturel. Patrick
Haenni - Je voudrais revenir à votre analyse de la militance Ben Laden.
Vous êtes le premier à vous être risqué à une analyse sociologique des militants
de base au sein d’al-Qaeda. Vous aboutissez, à partir d’al-Qaeda, aux mêmes
problématiques que celles que nous évoquions et vous concluez que al-Qaeda est
aussi un phénomène lié à l’occidentalisation… Olivier
Roy - Al-Qaeda, c’est la dimension pathologique de
l’occidentalisation de l’Islam. La plupart des jeunes d’al-Qaeda de la
deuxième génération se sont islamisés en Occident. Presque tous, sauf les
Saoudiens ou les Yéménites, ont un parcours occidental, d’éducation, etc. Aucun,
sauf les Saoudiens et les Yéménites, ne sortent d’une école religieuse. Beaucoup
d’entre eux ont été mariés à une Occidentale, beaucoup ont une nationalité
occidentale. Aucun n’est dans une relation diasporique. Personne n’est revenu
faire le jihâd dans son pays d’origine, tous sont allés faire le
jihâd dans les jihâd-s périphériques: New York, Afghanistan,
Bosnie, Tchétchénie, Cachemire, etc. Il y a des pays où des organisations
proches d’al-Qaeda ont une base sociale: Indonésie, Arabie saoudite,
Yémen, Pakistan et peut-être le Maroc. Ailleurs, ils n’ont pas de base sociale.
Ce sont des gens coupés de leurs racines. La plupart des jeunes
d’al-Qaeda ont rompu avec leurs familles. Tous vivent sur deux o trois
pays, sur deux ou trois langues. Tous se sont réIslamisés et radicalisés en même
temps. Et, dernier point, al-Qaeda a pour cible les ennemis traditionnels
de l’extrême-gauche occidentale et tiers-mondiste: le complexe
militaro-industriel américain. Al-Qaeda ne s’attaque pas à Saint-Pierre
de Rome. Al-Qaeda ne parle jamais des Chrétiens, mais des juifs, des
croisés – mais les croisés c’est l’impérialisme, pas le traître. Il y a beaucoup
de convertis à al-Qaeda. Tous les réseaux démantelés en France ont
beaucoup de convertis. Donc pour moi, par sa sociologie, son origine
géographique, la déculturation de ses membres, le phénomène des convertis, le
choix des cibles, al-Qaeda est un phénomène plus occidental que
Moyen-oriental. Patrick
Haenni - Par rapport à al-Qaeda, on a très vite vu réagir les Etats-Unis.
Il faut créer des Etats démocratiques, réformer l’enseignement, diffuser par la
force ou l’incitation active un modèle démocratique. Quelle est votre position
par rapport au volontarisme actuel de la politique
américaine? Olivier
Roy - On voit que la cible des Américains c’est le Moyen-Orient
arabe. Les madrassas saoudiennes, les régimes du Moyen-Orient arabe, la
question palestinienne. Ma thèse, c’est de considérer qu’al-Qaeda n’a pas
grand-chose à avoir avec ce Moyen-Orient arabe. D’autre part, à l’exception des
Saoudiens impliqués, ce ne sont pas les madrassas saoudiennes qui ont
fabriqué les militants d’al-Qaeda. La réforme des madrassas n’aura
donc pas d’impact. Les objectifs américains sont clairement décalés par rapport
à ce qu’ils perçoivent comme une menace. D’autre part, la politique américaine,
pour être efficace doit être cohérente. C’est l’idée qu’on impose un nouveau
modèle de société, la démocratie occidentale, moderne, etc. Mais on voit bien en
Irak que suite aux contraintes militaires et politiques, l’objectif est
constamment repoussé. Donc ce qui reste du discours américain, c’est du
discours. La question n’est même pas de savoir si la démocratisation peut
résoudre le problème, c’est qu’il n’y a pas de politique de mise en œuvre par la
force de la démocratisation. Les solutions sont à côté du problème.
Patrick
Haenni - Dernière question. Par rapport à vos thèses, et par rapport à une
revendication légitime de beaucoup de musulmans de trouver une alternative
fondée sur une référence qui leur est chère et à laquelle ils tiennent,
l’alternative islamique, on a l’impression, à vous entendre, que durant ces
trente dernières années tout ce qui s’est fait au nom de l’Islam a toujours été
perverti, renversé, ou a été un vecteur paradoxal de sécularisation ou
d’occidentalisation. Est-ce que cela reviendrait à dire que l’Islam aurait perdu
toute force utopique et qu’il ne resterait donc qu’à se rallier à la pensée
unique, c’est-à-dire à la démocratie et aux
marchés? Olivier
Roy - Le problème, c’est toujours comment une utopie se traduit,
comment on passe de l’utopie au programme. Et il n’y a que deux réponses: l’une
c’est l’idéologisation, de type Frères musulmans, Maudoudi, Khomeiny,
c’est-à-dire faire de l’Islam une idéologie politique, un programme global de
gouvernement, créer des institutions, et pour moi cela a échoué. Et l’autre
solution, c’est le néo-fondamentalisme, la sharia ou le retour individuel
à la religion. Mais dans ce cas, c’est une course à l’infini: si l'on attend que
chacun retourne à l’Islam, cela ne marche pas, cela ne crée pas un modèle de
société. Cela permet de créer des micro-sociétés, cela permet aux gens de
retrouver des équilibres, mais cela n’est jamais un modèle de
société. Donc
je pense que le grand impensé, c’est le concept de culture. C’est-à-dire lier
l’Islam à une culture, un contenu. Il y a dans les mouvements de revivalisme
religieux, et pas seulement dans l’Islam, une ignorance, ou un refus de la
dimension culturelle: de la philosophie, de l’art, des sciences humaines, de la
littérature, etc. Là on retombe sur des problèmes de langue et des programmes
scolaires. Donc, pour moi, le problème n’est pas l’Islam en tant que foi. Pour
moi, l’Islam ne peut plus être une source d’utopie, c’est fini, comme toutes les
religions, cela ne marche pas. Mais pour que ce soit une source de
revivification, il faut sortir d’une perspective salafiste, fondamentaliste,
pour retrouver une perspective plus globale où c’est effectivement une culture.
La question de la culture est fondamentale. Mais que cette culture revienne sous
forme religieuse ou sous forme de culture arabe, c’est une autre question.
Patrick
Haenni - Donc contre la sécularisation produite malgré eux par les
mouvements islamistes, vous plaideriez pour un nouvel universel qui réconcilie
la religion et la culture. Olivier
Roy - Oui, pour une sorte de nouvel humanisme. C’est l’humanisme
qui ferait peut-être le lien. Nous avons, à mon avis, trop d’intellectuels et
pas assez d’artistes.
URL: http://religioscope.info/article_223.shtml
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