Articles > Français > Archives, janvier 2003-mars 2004 Fin septembre, au dernier instant, un accord entre l’Etat géorgien et le Vatican n’a pas été signé en raison des vives protestations émises par l’Eglise orthodoxe de Géorgie. Un événement très révélateur de l’attitude actuelle de cette église qui, tout en disant vouloir que les autres religions puissent s’exercer dans le pays, semble craindre qu’elles n’acquièrent une quelconque reconnaissance juridique. Le 19
septembre dernier, à la dernière minute, l’accord qui devait être signé entre le
Vatican et l’Etat géorgien a été reporté sine die après de vives protestations
de la part de l’Eglise orthodoxe autocéphale de Géorgie et ses fidèles. L’Etat
géorgien, par l’intermédiaire du Ministre d’Etat, M. Avtandil Djorbénadzé, s’est
plié quasi immédiatement à la demande de l’Eglise. Le texte devait conférer un
statut légal à la communauté des 50.000 catholiques du pays, en l’absence de loi
sur la religion. La
veille, à la télévision d’Etat, le Patriarche Ilia II déclarait que «c’est un
fait regrettable qu’aucune consultation n’ait été tenue avec l’église
[orthodoxe] géorgienne, c’est cela qui a inquiété la société.» Le
«secret» dans lequel aurait été préparé le texte aurait provoqué la
colère des fidèles et des religieux. «Un droit moral nécessitait que le
Patriarcat de Géorgie soit consulté », estime Dimitri Boveradzé, doyen de la
Faculté de théologie de Tbilissi. Aucune disposition juridique n’oblige l’Etat à
consulter le Patriarcat. La
crainte du prosélytisme semble également à l’origine de la protestation.
«Pour la Géorgie orthodoxe, a expliqué Ilia II lors d’une conférence de
presse donnée le 18 septembre, la signature d’un accord inter étatique avec
le Vatican ne peut pas être désirable.» A la télévision, l’archevêque Zénon,
un membre très influent de l’Eglise géorgienne, a déclaré que «signer un
accord rendrait le Vatican capable de renforcer son influence en Géorgie, de
bâtir des églises en nombre infini et de fonder des séminaires.» (Six
églises catholiques sont actuellement occupées par l’Eglise orthodoxe géorgienne
malgré les réclamations de l’Eglise catholique.) «Quelle
idée cela va-t-il donner de la Géorgie dans le monde?», s’est
interrogé Mgr. Jean-Louis Tauran,
chef de la diplomatie du Vatican, venu spécialement à Tbilissi pour la
signature. Il s’est déclaré «heurté par la conduite de l’Eglise orthodoxe de
Géorgie qui a diffusé des nouvelles qui ne correspondent pas à la vérité, malgré
le fait que nous ayons montré à plusieurs reprises notre volonté de fournir
l’information au sujet des discussions en cours» avec le
gouvernement. L’argument
du «secret» semble ne pas être la véritable raison de l’opposition de
l’Eglise de Géorgie à la signature de cet accord. D’ailleurs, une source préférant garder
l’anonymat soutient que le Patriarcat disposait d’une version du texte, remise
clandestinement, au moins quelques jours avant le 19
septembre. Pour l’historien de l’Eglise géorgienne qu’est Levan Abashidzé, de l’Institut Saba de Tbilissi, «il est évident que c’est tout autre chose qui est en jeu.» «L’Eglise de Géorgie veut garder une position de leader dans le pays, explique Levan Abashidzé, et elle se sert de l’emprise qu’elle a sur l’Etat pour défendre cette position.» L’article
9 de la Constitution de la Géorgie, de 1995, mentionne «le rôle particulier
de l’Eglise apostolique autocéphale de Géorgie dans l’histoire de la nation.»
L’accord constitutionnel signé le 14 octobre 2002, par le Président
Chevarnadzé et Ilia II, notamment dans son article 1 où il est déclaré que
«l’Eglise est historiquement établie sujet de droit, reconnu par l’Etat»,
renforce sa position dans le pays. Elle est la seule institution religieuse à
bénéficier aujourd’hui d’un statut juridique. Certes,
le Patriarcat ne cesse de répéter qu’il est favorable à l’établissement d’un
statut juridique pour toutes les religions du pays et encourage l’établissement
d’une loi sur la religion. Mais, de fait, celle-ci n’existe toujours pas. Elle
est invoquée comme une nécessité après chaque événement où la liberté religieuse
est bafouée en Géorgie. «Mais, explique Dimitri Boveradzé, compte tenu
de la situation psychologique de la société géorgienne, le moment n’est pas
encore venu pour voter une telle loi.» Lors
de la polémique au sujet de l’accord qui devait être signé avec le Vatican,
certains prêtres ont évoqué le fait qu’ainsi l’Eglise catholique espérait
devenir «l’égale de l’Eglise géorgienne.» De façon anonyme, un
membre d’une autre Eglise chrétienne affirme que «les relations sont bonnes
et courtoises avec le Patriarcat tant qu’il n’est pas question de reconnaissance
officielle ou juridique.» Réel ou feint, «le but de la manœuvre était
d’empêcher qu’une autre Eglise chrétiennen' obtienne un quelconque statut
juridique», estime Emil Adelkhanov, du Caucasian Institute for Peace,
Democracy and Development. L’accord avec le Vatican, affirme Mgr Gugerotti, nonce apostolique en Géorgie, reconnaissait d’ailleurs «le rôle particulier» de l’Eglise de Géorgie dans l’histoire nationale et déclarait la «vénération et la reconnaissance de l’Eglise catholique pour l’Eglise de Géorgie pour avoir sauvé le christianisme pendant l’histoire.» Il ne s’agissait que d’accorder un statut juridique à la minorité catholique du pays, environ 1 % de la population, assure-t-on au Vatican. Depuis quelques années, notamment depuis 1997 où elle s’est retirée des mouvements œcuméniques, l’Eglise géorgienne insiste particulièrement sur le danger du prosélytisme et la volonté de forces extérieures de détruire l’Eglise et la nation géorgiennes.C’est
dans ce climat que, depuis 1999, des extrémistes orthodoxes, excommuniés de
l’Eglise géorgienne, perpètrent des actes violents, des autodafés, détruisent
des lieux de culte et de réunion de mouvements religieux comme les Témoins de
Jéhovah ou l'Eglise baptiste évangélique. Le bureau géorgien de Human Rights
Watch estime qu'une bonne centaine d'agressions ont été commises en quatre
ans. Le
père Basile Mkalavichvili, le principal orchestrateur de ces actes, estime
«qu’en attendant l'interdiction des sectes, c'est par la force que nous
devons leur barrer la route. Les
Témoins de Jéhovah, ajoute-t-il, sont soutenus par les USA et sont là
pour détruire notre Eglise et notre patrie.» Officiellement
le Patriarcat condamne ces actes. A
l’AFP, en août 2002, Zourab Tskhovrebadzé, du Centre de presse du patriarcat de
Géorgie, affirmait que « l'Eglise orthodoxe géorgienne a toujours dénoncé ces
actes. Mais il était impossible d'éviter le conflit car les jéhovistes menacent
notre Eglise et l'Etat.» Récemment, le Métropolite Daniil déclarait qu’il
n’y a «pas de problème de violence religieuse.» Il y a seulement, a-t-il
dit, des «incidents isolés», souvent provoqués par des «méfaits»
des «sectes totalitaires». Un
contexte avec lequel l’Etat joue pour servir ses fins politiques. Malkhaz
Songoulachvili, qui préside l'Eglise baptiste évangélique, soupçonne le
gouvernement de «manipuler les extrémistes pour détourner l'attention des
citoyens des problèmes réels.» L’Etat est laxiste à l’égard de ces
violences. «Ces groupes,
affirme Guenadi Goudadzé, le chef de l'Union des témoins de Jéhovah de Géorgie,
agissent ouvertement pour montrer qu'ils sont
protégés.» «Malgré
les preuves accumulées, nous n'obtenons pas justice», déplore Manoutchar
Tsimintia, un avocat des Témoins de Jéhovah. Selon lui les audiences sont
constamment reportées, les plaintes restent vaines et les condamnations non
exécutées. La peur de l’étranger est souvent manipulée par des factions
politiques ultra-nationalistes. L’Etat
et les partis politiques géorgiens «cherchent tous à être l’enfant chéri de
l’Eglise», affirme Sozar Soubéliani, de l’Institut de libertés, une O.N.G.
de défense des droits de l’homme. N’oublions pas le surprenant baptême du
Président Chevarnadzé en 1992. A quelques semaines des législatives, le pouvoir
s’est aussitôt plié à la volonté de l’Eglise dans l’affaire du
Vatican. Actuellement,
chaque spot publicitaire des partis politiques fait allusion à l’Eglise
géorgienne. «Dans le contexte
politique, social et moral géorgien, la religion orthodoxe est la seule force
idéologique capable de mobiliser les foules, explique l’archiprêtre Basile
Kobakhidzé, un des rares membres de l’église à critiquer son attitude actuelle,
tout le monde la craint.» L’Eglise géorgienne se sert de cette force pour
parvenir à ses fins. «En se prononçant contre l’accord avec le Vatican,
pense Sozar Soubéliani, elle a aussi voulu montrer sa puissance.»
Pour Emil Adelkhanov, «elle a toujours une attitude qui consiste à être la
servante favorite du pouvoir politique afin de le manipuler au mieux.» Elle
chercherait à l’influencer le plus possible afin, de cette façon, d’être
associée à l’exercice du pouvoir. Une attitude que les observateurs géorgiens
estiment inspirée de Byzance et de sa symphonia entre l’Etat et
l’Eglise. L’historien
Levan Abashidzé estime que «cette Eglise veut toujours plus de pouvoir.»
Au fond, malgré ses dénégations, elle rêverait d’être une religion d’Etat,
d’avoir la maîtrise complète des affaires religieuses en Géorgie et d’être
riche. Quatre des douze articles de l’accord constitutionnel signé avec l’Etat
en octobre 2002 concernent les biens de l’église. Depuis quelques mois, elle
réclame l’octroi d’un statut spécial pour la ville sainte de Mskheta, l’ancienne
capitale d'Ibérie, où elle devrait être consultée pour toute transaction
immobilière. Elle
exerce également une grande emprise sur les esprits. «Les directeurs de
conscience sont très exigeants, explique le père Kobakhidzé, ils
demandent à être consultés pour tout et n’importe quoi.» Cette attitude est
dictée «par le fait que ce n’est que de cette façon qu’elle peut avoir une
large emprise sur le pays et l’Etat», estime Emil
Adelkhanov. «L’Eglise
géorgienne veut être puissante et riche, déplore Levan Abashidzé,
pourtant, la seule chose dont elle a besoin serait de mieux former ses
prêtres.» L’historien de l’église géorgienne regrette que «les relations
avec le Vatican aient subi un tel dommage, l’Eglise catholique était prête à
apporter son aide en matière de formation par exemple.» Pour lui, toute
cette affaire est aussi à mettre sur le compte de l’ignorance, du manque
d’éducation et de l’absence de maîtrise du langage diplomatique des cadres de
l’Eglise. Régis
Genté Régis Genté est un journaliste indépendant installé dans le Caucase. © Régis Genté 2003. URL: http://religioscope.info/article_228.shtml
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